Le miroir sert à se regarder. La fenêtre sert à regarder les autres.

La formule paraît banale. Elle résume pourtant une partie du malaise politique de notre époque.

Nous adorons les fenêtres.

Elles permettent d’observer les autres, de relever leurs fautes, de dénoncer leurs contradictions et, surtout, de distribuer les bons et les mauvais points sans avoir à répondre à une question beaucoup plus dérangeante : et nous ?

La France n’échappe pas à cette tentation.

Pays des droits de l’homme, patrie proclamée de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, elle regarde beaucoup par la fenêtre. Elle observe le monde, condamne les atteintes aux libertés, rappelle le droit international, exige le respect des minorités et donne volontiers des leçons de démocratie.

Et souvent, elle a raison de le faire.

Mais une démocratie devient réellement crédible lorsqu’elle accepte aussi de se placer devant le miroir.

Et le miroir français est parfois beaucoup moins confortable que la fenêtre.

Liberté, égalité, fraternité… mais pour qui ?

Sur les frontons des bâtiments publics français, trois mots sont inscrits : Liberté, Égalité, Fraternité.

Trois mots magnifiques.

Mais une devise n’a de valeur que lorsqu’elle descend du fronton pour entrer dans la vie quotidienne.

L’égalité ne consiste pas seulement à proclamer que tous sont égaux devant la loi. Elle suppose que cette égalité puisse réellement être vécue.

Or, pour une partie des étrangers vivant en France, la République se découvre autrement : préfectures difficilement accessibles, procédures dématérialisées qui deviennent parfois des murs numériques, mois d’attente, impossibilité d’obtenir un rendez-vous, renouvellements de titres incertains, demandes répétées de documents, situations professionnelles fragilisées par des lenteurs administratives.

Pour celui qui possède les bons papiers, l’administration est une difficulté.

Pour celui dont toute la vie dépend d’un document administratif, la même difficulté peut devenir un drame.

Un titre de séjour n’est pas simplement une carte plastifiée.

Derrière ce document, il y a parfois un emploi, un salaire, un logement, une famille et plusieurs années de vie construites en France.

Et pourtant, dans le débat politique, « l’étranger » devient facilement un chiffre. Un problème. Une menace. Une catégorie.

On oublie l’être humain.

L’immigré doit toujours prouver davantage

Il existe une étrange mécanique dans le débat français sur l’immigration.

L’étranger doit démontrer qu’il travaille. Qu’il parle français. Qu’il respecte les valeurs de la République. Qu’il paie ses impôts. Qu’il est intégré. Qu’il ne représente aucun danger.

Et même lorsqu’il remplit toutes ces conditions, une nouvelle question apparaît : est-il suffisamment intégré ?

Combien faut-il d’années pour appartenir réellement à une société ? Cinq ans ? Dix ans ? Vingt ans ?

Faut-il y avoir étudié ? Y travailler ? Y élever ses enfants ? Y payer ses impôts ? Y acheter son logement ? Y créer une entreprise ?

À quel moment cesse-t-on d’être celui que l’on tolère pour devenir celui que l’on considère comme faisant partie du pays ?

Cette question mérite d’être posée sans caricature.

Car l’intégration crée évidemment des obligations pour celui qui arrive. Apprendre la langue, respecter les lois, accepter les règles communes et participer à la société ne sont pas des exigences scandaleuses.

Mais l’intégration ne peut pas fonctionner à sens unique.

On ne peut pas demander éternellement à quelqu’un de faire un pas vers la République si la République recule chaque fois qu’il s’approche.

La discrimination que personne ne veut voir

La France dispose d’un arsenal juridique important contre les discriminations.

C’est nécessaire.

Mais les discriminations les plus difficiles à combattre ne portent généralement pas une pancarte indiquant : « Vous êtes refusé à cause de votre origine. »

Elles se cachent derrière des formulations parfaitement neutres.

« Votre profil ne correspond pas. » « Nous avons choisi un autre candidat. » « Le logement vient d’être attribué. » « Nous vous recontacterons. »

Chaque phrase peut être parfaitement légitime.

Le problème commence lorsque, derrière certaines portes, certains noms doivent frapper davantage que d’autres. Lorsque certaines adresses deviennent un handicap. Lorsque certaines origines suscitent immédiatement une interrogation supplémentaire. Lorsque l’on demande à certains citoyens de prouver continuellement qu’ils sont français alors que personne ne pose cette question aux autres.

La discrimination moderne est rarement assez stupide pour annoncer son nom.

Elle sait parler le langage de la normalité.

Le double standard

Mais le sujet le plus dérangeant reste peut-être celui du double standard.

Nous sommes devenus extrêmement sensibles aux injustices lorsqu’elles sont commises par ceux que nous n’aimons pas. Beaucoup moins lorsqu’elles viennent de notre propre camp.

Une violation des droits fondamentaux commise par un adversaire devient immédiatement une question de principe. La même violation commise par un allié devient soudain une question de contexte.

Une ingérence étrangère est scandaleuse lorsqu’elle vient d’un État hostile. Lorsqu’elle sert nos intérêts, le vocabulaire devient plus subtil.

La désinformation des autres est de la propagande. La nôtre devient parfois de la communication.

Le nationalisme des autres est dangereux. Le nôtre devient du patriotisme.

Ce mécanisme n’est d’ailleurs ni exclusivement français ni exclusivement occidental. Il est universel.

Mais précisément : celui qui prétend défendre des valeurs universelles doit accepter d’être jugé plus sévèrement lorsqu’il les applique à géométrie variable.

On ne peut pas défendre l’État de droit seulement lorsqu’il produit la décision que nous souhaitons.

On ne peut pas défendre la liberté d’expression uniquement pour les opinions que nous partageons.

On ne peut pas dénoncer la discrimination uniquement lorsqu’elle touche les groupes dont nous nous sentons proches.

Sinon, nous ne défendons plus des principes. Nous défendons nos préférences.

L’immigration, bouc émissaire idéal

La politique connaît depuis longtemps une recette particulièrement efficace : lorsqu’un problème complexe n’a pas de solution simple, trouver un responsable simple.

L’immigré remplit parfaitement cette fonction.

Pouvoir d’achat ? Immigration.

Insécurité ? Immigration.

Logement ? Immigration.

Hôpital en difficulté ? Immigration.

École en crise ? Immigration.

Chômage ? Immigration.

Cela ne signifie évidemment pas que l’immigration ne pose aucune difficulté.

Ce serait aussi absurde que d’en faire la cause de toutes les difficultés.

Un État a le droit — et même le devoir — de contrôler ses frontières, de déterminer les conditions du séjour, d’éloigner certaines personnes lorsqu’une décision légalement fondée le prévoit et de lutter contre les réseaux criminels qui exploitent les migrants.

Refuser l’angélisme n’oblige cependant pas à accepter la démagogie.

Car entre « tout le monde doit entrer » et « l’étranger est responsable de tout », il existe quelque chose qui semble avoir disparu d’une partie du débat public : la raison.

La République ne doit pas avoir peur du miroir

Critiquer ces contradictions ne signifie pas détester la France.

C’est même l’inverse.

On peut aimer un pays sans considérer qu’il est parfait. On peut défendre la République sans transformer la République en religion. On peut être attaché à la France tout en demandant qu’elle respecte davantage les principes qu’elle proclame.

La grandeur d’une démocratie ne réside pas dans sa capacité à répéter qu’elle est une démocratie.

Elle réside dans sa capacité à accepter la critique.

La France possède une immense tradition juridique, intellectuelle et politique. Elle a produit des avancées qui ont dépassé ses propres frontières. Elle reste une terre d’accueil et d’opportunités pour des millions de personnes.

C’est précisément pour cette raison que ses contradictions doivent pouvoir être dites.

Parce qu’on attend davantage de celui qui prétend incarner davantage.

Il faut garder la fenêtre ouverte

Il ne s’agit donc pas de fermer la fenêtre.

La France doit continuer à regarder le monde.

Elle doit dénoncer les violations des droits humains. Elle doit défendre les libertés. Elle doit parler lorsque des peuples sont opprimés. Elle doit défendre le droit international lorsqu’il est violé.

Mais entre deux regards par la fenêtre, elle devrait parfois s’arrêter devant le miroir.

Et nous aussi.

Car cette réflexion ne concerne pas seulement l’État.

Elle concerne les journalistes qui dénoncent la propagande des autres mais oublient leurs propres biais.

Les responsables politiques qui réclament la responsabilité des autres mais trouvent toujours une circonstance atténuante pour leur camp.

Les militants qui défendent la liberté d’expression jusqu’au moment où quelqu’un exprime une opinion qu’ils détestent.

Et chacun de nous lorsque nous réclamons pour nous-mêmes une compréhension que nous refusons aux autres.

La fenêtre nous permet de voir les fautes du monde. Le miroir nous oblige à reconnaître les nôtres.

Une société démocratique a besoin des deux.

Mais lorsqu’un pays passe son temps devant la fenêtre et refuse son propre reflet, ses principes finissent par ressembler moins à des valeurs universelles qu’à des arguments utilisés selon les circonstances.

La France n’a pas besoin d’abandonner ses valeurs. Elle doit au contraire les prendre suffisamment au sérieux pour accepter de se les appliquer à elle-même.

Parce que l’égalité qui ne vaut que pour certains n’est plus l’égalité.

La liberté que l’on réserve à ceux qui pensent comme nous n’est plus la liberté.

Et les droits de l’homme que l’on invoque uniquement lorsqu’ils permettent de condamner les autres ne sont plus universels.

Avant de regarder encore une fois par la fenêtre pour expliquer au monde comment il devrait vivre, regardons quelques instants dans le miroir.

Le reflet sera peut-être inconfortable.

Mais c’est précisément à cela que sert un miroir.

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